À l’occasion du 90e anniversaire du Front populaire, voici un article sur Jòrgi Reboul, un homme dont l’action culturelle, éducative, sociale et politique fut riche et féconde en Provence et dans une partie de l’espace occitan de 1923 jusque dans les années 1980.
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Jòrgi Reboul naît le 25 février 1901 à Marseille.
En 1917, à l’âge de 16 ans, il est embauché comme dessinateur industriel aux chantiers navals de Marseille.
Après son service militaire et après avoir passé plusieurs concours, il devient maître d’internat puis secrétaire à l’École pratique d’industrie de Marseille.
En 1923, il prend contact avec les milieux provençalistes mais s’en écarte rapidement en raison de leur idéologie conservatrice. Il écrit alors ses premiers poèmes en provençal et fréquente les poètes réalistes marseillais. Une lettre adressée en 1974 à l’historien Pierre Guiral décrit bien ses débuts littéraires : « Dès 1923, je fus touché par la grâce de nos poètes sociaux, les trobaires marseillais. Je ne pouvais donc qu’être du bon côté et l’y demeurer. Plus tard, mes premiers maîtres […], le fédéralisme chaleureux d’un Pierre Bertas et surtout l’anarcho-rynérien Antoine Conio (il me mit la plume d’Oc en main) m’imprégnèrent de leur exemple avec beaucoup d’affection. Lei cridadissas dau paurum (Les plaintes des pauvres gens) d’un Philippe Mabilly, Victor Gelu, des lectures de Proudhon sans oublier les évènements de l’actualité firent le reste ».
En 1925, il fonde le Calèn de Marsiha (« calèn » est un mot provençal signifiant « lampe à huile », un objet qui en Provence maritime revêt une symbolique forte car il est associé à la lumière – notamment celle qui permettait aux marins-pêcheurs de s’orienter dans l’obscurité – et il représente donc l’espoir). L’association a pour sous-titre : Fogau felibren d’acien soucialo (Foyer félibréen d’action sociale). Son action est multiple : publication du journal Armana Marsihés, théâtre, chanson, voyages en Catalogne en soutien aux militants catalanistes et antifascistes, conférences, campagne pour le provençal à l’école et au baccalauréat, réflexion pédagogique. Pour reprendre les termes d’un hommage posthume publié en 2010 par son ami Jean-Marie Petit sur le site internet « L’oiseau de feu du Garlaban », c’est à partir de ce moment que Jòrgi Reboul, « l’intellectuel prolétaire, l’infatigable chroniqueur, l’orateur chaleureux » devient en Provence maritime « la voix des plus jeunes ».
En août 1931, il participe à la fondation de L’Araire (La Charrue) dont le contenu est très marqué par l’anarcho-fédéralisme.

En 1933, il participe avec des membres du Calèn à la création à Marseille d’un « groupe fédéraliste » qui devient le Grop marselhés d’Occitània (Groupe marseillais d’Occitanie). L’année suivante, ce groupe s’allie à des étudiants de Montpellier et de Toulouse pour créer Occitània (organ mesadier de la joventut occitanista), un journal qui a les mêmes orientations politiques que L’Araire et qui paraît jusqu’en 1939.

En 1934, Jòrgi Reboul participe à la fondation du Partit Provençau (organisation qui n’a bien sûr aucune filiation historique avec le « parti » créé en 2018 à Grasse… par un ex-zemmouriste tête de liste aux municipales de 2020 sous l’étiquette RN ! ).
Lors des élections municipales de 1935, Jòrgi Reboul participe à une vaste campagne régionale d’affichage organisée par le Partit Provençau. Il est interpelé dans le Var avec plusieurs de ses camarades et il comparaît devant le tribunal de Saint-Maximin pour affichage illégal mais n’est condamné qu’à une peine de principe.
À partir des élections législatives de 1936, le Partit Provençau devient dans la région une composante de fait du Front populaire. Pour rappel, le Front populaire est une coalition de gauche qui a été formée en vue des élections législatives de 1936 et dont la victoire est accompagnée d’un formidable mouvement de grève avec occupation des usines. De juin 1936 à avril 1938, le Front populaire donne naissance à quatre gouvernements qui instaurent d’importantes réformes comme la réduction du temps de travail à 40 heures par semaine, la création de deux semaines de congés payés, la mise en place de conventions collectives dans les entreprises et branches professionnelles, l’augmentation des salaires (notamment les plus faibles).
De 1936 à 1938, Jòrgi Reboul s’investit activement dans la politique culturelle et des loisirs du Front populaire. Il s’engage ainsi dans l’aventure des Auberges de Jeunesse. À ce titre, il fait partie de la délégation française présente au Congrès mondial de la jeunesse qui se tint à Genève du 31 août au 7 septembre 1936. Quelques semaines plus tard, il participe à la création de l’Auberge de Jeunesse d’Allauch (commune située près de Marseille), véritable centre culturel qui organisait randonnées, conférences, concerts et qui était notamment ouvert aux jeunes ouvriers de Renault venus visiter la Provence pendant leurs congés. Il anime ensuite cette auberge avec des militant·es comme Irma Rappuzzi (membre du Syndicat national des instituteurs) et Aimé Nace (membre de la CGT). Parallèlement, il tisse des liens étroits avec les antifascistes catalans qui, de l’autre côté des Pyrénées, luttent contre le coup d’État du général Franco.
En 1939, il refuse la légion d’honneur proposée par Daladier, le président du Conseil.
Prisonnier de guerre en Allemagne, il est libéré au printemps 1942.
La même année, avec son ami Pau Ricard (alors militant occitaniste) et avec la complicité d’un ferrailleur marseillais, il dérobe la tête de la statue de bronze de Frédéric Mistral qui, à la demande du ministère de la production industrielle (dépendant du gouvernement pétainiste, nationaliste et collabo de Vichy), avait été déboulonnée pour être fondue.
Parallèlement, avec d’autres militants occitanistes, il s’oppose à la propagande prétendument « régionaliste » du gouvernement de Vichy.
En 1943, il ne répond pas à une lettre lui proposant d’être majoral du Félibrige. Il refuse ensuite à quatre reprises le prix Frédéric Mistral qui lui est offert et décline la possibilité d’entrer dans l’Anthologie des poètes provençaux.
À la Libération, en compagnie de Pau Ricard, il remet à la municipalité d’Arles la tête de la statue de bronze de Frédéric Mistral qu’il avait contribué à mettre à l’abri pendant la guerre.
En 1946, il rompt définitivement avec le Félibrige et il crée au Château de Belmont ses premiers stages de culture populaire occitane.
Au milieu des années 1950, il rédige la page pédagogique du bulletin du Syndicat national des instituteurs (SNI) des Bouches-du-Rhône consacrée à l’étude du provençal à l’école.
De 1955 à 1960, il participe à la rédaction du magazine La Vie méridionale.
En 1970, il fonde le Centre Regionau d’Estudis Occitans (CREO) de Provença.
Le 11 mars 1984, le film A trets, un jorn que bufava lo mistral que lui a consacré le réalisateur Henri Moline est diffusé sur le réseau national de FR3.
Le 19 juin 1993, Jòrgi Reboul meurt à Marseille à l’âge de 92 ans.
En 1994, un colloque consacré à sa vie et à son œuvre est organisé à Septèmes-les-Vallons.
L’œuvre poétique de Jòrgi Reboul :
- A couar dubert, préface d’Antoni Conio, 1928
- Calignàni, 1929
- Escapolon, préface de Charles Camproux, 1930
- Sènso relàmbi, éditions Marsyas, 1932
- Terraire nòu, éditions Marsyas, 1937
- Petite suite forézienne, 1944
- Chausida, préface d’Andrée-Paule Lafont, coll. Messatges, Institut d’études occitanes (IEO), 1963
- Cantadissas, 4 Vertats, 1971
- Sènsa relàmbi suivi de Terraire nòu, réédition, coll. Messatges, Institut d’études occitanes (IEO), 1976
- Silviana canta, revue Oc n° 241
- Pròsas geograficas, préface de Jean-Marie Petit, coll. Mirondela, Vent Terral, 1985
- Mesclas, préface de Jean-Luc Pouliquen, Les Cahiers de Garlaban, 1988
